«Ce fut un boom mondial» : comment le malbec a permis à l’Argentine de devenir un vrai pays de vin
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«Ce fut un boom mondial» : comment le malbec a permis à l’Argentine de devenir un vrai pays de vin
Par Fabien Palem, correspondant en Argentine pour Le Figaro Vin, le
En trois décennies, la viticulture argentine s’est fait un nom sur la carte mondiale du vin grâce, notamment, à ce cépage d’origine française. Si le malbec fait aujourd’hui figure d’antonomase du vin argentin, cette variété de raisin aurait pu disparaître de l’immense carte du pays sud-américain. Pour comprendre ce paradoxe, il faut remonter à ses origines. Né à Cahors, le malbec, également appelé côt noir ou auxerrois, fut le vin préféré d’Aliénor d’Aquitaine et la «plante du roi» sous François Ier. Dévasté par le phylloxéra à partir de 1863, il disparaît presque de France. Heureusement, le malbec avait préalablement traversé l’Atlantique.
Introduit au Chili dans les années 1840, il prend racine à Mendoza, en 1853, grâce à Michel Aimé Pouget, un agronome français exilé recruté par le politique visionnaire Domingo Faustino Sarmiento, qui présidera l’Argentine quelques années plus tard (1868-1874). Pouget inaugure la longue liste des patronymes français associés au malbec argentin. Malgré cette implantation précoce au pied des Andes, le cépage tardera à dévoiler ses secrets. Depuis sa propriété d’Agrelo (Luján de Cuyo), Susana Balbo retrace l’épopée mouvementée du malbec. Ici, les sols alluvionnaires ont construit la réputation de cette région viticole historique de Mendoza. Depuis la salle de dégustation de son domaine, Balbo, surnommée la reine du torrontés et des vins blancs, fait tourner dans son verre un malbec. «Quand j’ai fini mes études d’œnologie, en 1981, pas moins de 50 000 hectares de malbec avaient été éradiqués. Je vous parle de pieds vieux et de qualité, se souvient cette référente du secteur. En Argentine, on buvait surtout du vin blanc et le malbec servait à produire la base des mousseux.»
« Le malbec avait clairement un potentiel supérieur aux autres »
Michel Rolland
Dans les années 1990, des figures telles que Michel Rolland, Paul Hobbs ou Attilio Pagli, embauchés par des vignerons visionnaires comme Nicolás Catena, redécouvrent ce cépage oublié et le propulsent comme emblème du vin argentin. «Le malbec avait clairement un potentiel supérieur aux autres, se souvenait le regretté Michel Rolland, dans un article que nous lui avons consacré en septembre 2024. Mais les Argentins l’arrachaient car c’étaient des vignobles anciens et moins productifs. Je leur ai dit : «Par pitié, gardez vos malbecs !» C’était la carte que l’Argentine avait à jouer.»
«Les consultants internationaux ont découvert que nous avions des raisins de très bonne qualité, mais que nous vendangions trop tôt», reprend Balbo. À cette époque, la crise du merlot aux États-Unis ouvre une porte inespérée. «Nous arrivions avec ce vin aimable, doux, à la bouche généreuse. Ce fut un boom mondial», résume-t-elle. Son directeur général, Edgardo Del Popolo, abonde dans ce sens : «Le malbec est devenu si populaire que, dans les foires, les vignerons de Cahors ont commencé à s’installer aux côtés des stands argentins.» Certains pionniers, comme la famille Arizu (Luigi Bosca) osaient mentionner le «Malbeck» (avec un K) sur leurs étiquettes dès les années 1920. Mais il faudra attendre 1995 pour que Catena lance l’Angélica Zapata, premier malbec argentin haut de gamme. Les consécrations internationales suivent : en 2018, l’Adrianna Vineyard River Stones décroche les 100 points de Robert Parker, suivi en 2019 par le Zuccardi Piedra Infinita Supercal.
Quand le malbec «pinote»
Ces consécrations ont placé la vallée d’Uco et ses vignobles, plantés entre 900 et 1 500 mètres d’altitude, sous les projecteurs des amateurs. François Lurton est installé dans la région depuis plus de trente ans. Il incarne cette génération de Français (souvent Bordelais) conquis par le pays. «En cinq ans seulement, avec mon frère, nous avons sorti un fabuleux malbec, se rappelle le vigneron. C’était sur le terroir de Chacayes, le même qui avait convaincu notre père, André, fondateur de Pessac-Léognan et qui a passé sa vie à chercher des graves. Ici, il était servi !»
Toujours dans la vallée d’Uco, un autre domaine fondé par des Français, Domaine Bousquet, s’est fait un nom sur le malbec bio (orgánico), qui s’exporte notamment aux États-Unis. L’œnologue en chef, Rodrigo Serrano Alou, ajoute son grain de sel, tout en plantant sa pioche dans les calicatas, des tranchées révélant aux visiteurs la stratigraphie des sols. «En observant la diversité des sols, on constate l’élasticité du malbec, qui s’adapte partout, explique-t-il. Cela reste important d’être bien positionnés sur ce cépage, mais cela ne nous fait pas oublier les autres.» Bien avant le développement de la vallée d’Uco, la viticulture mendocina fleurissait déjà sur le sol de Luján de Cuyo. C’est là, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de la ville de Mendoza, que se trouve le terroir de Las Compuertas, qui abrite de très belles exploitations. Parmi elles : Cheval des Andes, le plus petit mais aussi le plus prestigieux domaine du groupe LVMH en Argentine, fondé en 1999.
Pierre Polbos, son directeur, nous guide entre les cuves en béton du chai flambant neuf de Cheval, lumineux et climatisé, où aucun détail n’a été laissé au hasard. «On a totalement redécouvert le malbec, confie Polbos qui, à seulement 30 ans, orchestre une viticulture de précision, en parfaite symbiose avec Château Cheval Blanc, fleuron viticole du groupe. C’était le cépage le plus planté à Bordeaux, mais on ne lui faisait rarement honneur. Pourtant, quand il est bien cultivé, il pinote presque durant la vinification. Il a ces petites notes délicates et très raffinées… Rien à voir avec les caricatures de vin exubérant qu’on a longtemps voulu coller aux argentins.» À Cheval des Andes, l’assemblage a évolué au fil des millésimes, pour arriver aujourd’hui à deux tiers de cabernet sauvignon et un tiers de malbec. «Le malbec apporte le profil juteux, crémeux et aimable, pour la jeunesse. De son côté, le cabernet sauvignon apporte à nos vins sa structure et sa capacité de garde», résume Polbos.
Fabricio Portelli, premier journaliste sommelier d’Argentine, résume ainsi l’évolution du cépage : «Dans les années 90, les vignerons élaboraient le malbec sans vraiment savoir quel vin élaborer : techniquement correct mais il manquait le recul et la connaissance actuelle. Depuis, on a compris que le malbec reste le meilleur véhicule pour exprimer les terroirs d’Argentine. Les grands malbecs naissent désormais dans la vigne, avec un caractère bien défini.» Sur la diversification de l’offre, il se montre pragmatique : «Le malbec n’empêche pas les autres cépages de s’imposer. Les domaines doivent miser sur d’autres variétés avec le même professionnalisme, en privilégiant celles où ils excellent.» Solidement ancré sur 47 000 hectares, soit près de la moitié des raisins rouges du pays, le malbec continue de porter haut les couleurs du vin argentin. Son succès accompagne la diversification en cours.