«Une récolte de faible productivité mais de grande qualité» : pendant que la vigne dort en France, l’Argentine célèbre ses vendanges

«Une récolte de faible productivité mais de grande qualité» : pendant que la vigne dort en France, l’Argentine célèbre ses vendanges

C’est aux abords de Tupungato, au nord de la vallée d’Uco, que commence ce périple. Du haut de la Colline des Louanges (en espagnol Monte Alabanza), une poignée de vendangeurs cueille avec la plus grande précaution chaque grappe d’un petit vignoble, juché à 1500 mètres d’altitude et qui s’est fait une place au milieu des grandes propriétés. «Notre situation géographique nous garantit de la fraîcheur, se félicite Edgardo Del Popolo, vigneron argentin de référence. Ici nous appartenons à la zone 1, la même que l’Alsace, selon l’indice de Winkler, qui classifie les régions selon leurs températures. Mais le raisin bénéficie aussi d’un bel ensoleillement. Le résultat est un malbec  à la peau croquante, prêt à passer en chai.»

Durant sa carrière, Del Popolo a planté environ 3000 hectares pour d’autres. Élu viticulteur de l’année 2022 par le critique britannique Tim Atkin, celui qui officie en tant que directeur de Susana Balbo Wines veille sur les quatre hectares de Per Se, le domaine à taille humaine qu’il a fondé avec son ami, l’œnologue David Bonomi. Avec ce vin, dont l’une des étiquettes a reçu les 100 points du guide Parker, Del Popolo et Bonomi s’invitent dans les restaurants de fine dining du monde entier. Mieux, ils prennent plaisir à brouiller les pistes entre Nouveau et Vieux Monde. Ici, la récolte se fait sous la protection des prélats du monastère, installés là depuis les années 1980, qui veillent sur les vignes à la manière des moines cisterciens de Bourgogne, dans le silence de cette colline éloignée de tout.

Des précipitations intenses et inhabituelles

En ce deuxième week-end de mars, les vignobles de tout Mendoza sont à pied d’œuvre. Pour Del Popolo, cette récolte sera «d’une faible productivité mais de grande qualité». Que Dieu l’entende. Car au moment de célébrer la 90e édition de la Vendimia, la grande fête nationale des vendanges, des précipitations aussi intenses qu’inhabituelles ont perturbé le travail des vignerons de cette région au climat sec.

Il y a près d’un siècle, inspiré par un voyage dans les Dolomites italiennes, le gouverneur d’alors, Guillermo Cano (1884-1939), a importé ces festivités, faites de chars allégoriques à l’honneur de la vigne et culminant avec le couronnement de la Reine, la Miss locale. Une fête colorée et folklorique qui gagnerait à être adaptée au goût du jour, mais qui offre à Mendoza une belle projection. En témoigne la présence, le samedi, de Victoria Villaruel. La vice-présidente de Javier Milei s’est mêlée au parterre d’élus, d’entrepreneurs et autres notables locaux, réunis dans le patio de l’hôtel le plus luxueux du centre-ville, face à la place Independencia.

À 80 kilomètres au nord de la vallée d’Uco se trouve la capitale de province, son aéroport international et son parc San Martín, poumon vert de la ville, conçu par le paysagiste français Charles Thays. Un passage obligatoire pour les 400 000 touristes (dont près de la moitié sont étrangers) qui convergent chaque année vers la capitale incontestée du vin argentin.

«La fête des vendanges est un bel événement. Orientée vers un public surtout argentin, mais qui participe à faire la lumière sur l’intérêt touristique de notre région, avec l’organisation de congrès et autres réunions d’affaires. Vendimia fête ses 90 ans, mais l’écosystème lié à l’œnotourisme n’a qu’une vingtaine d’années», résume Edmundo Day, président de l’Association des entrepreneurs de l’hôtellerie et de la gastronomie (AEHGA). Pour tenir face aux aléas de l’économie argentine, une destination passée en deux ans de tarifs dévalués à des prix excessifs, sans avoir encore trouvé son équilibre, Day recommande d’«être patient et de permettre une internationalisation des prix, tout en continuant de renforcer la qualité du service».

Diversification et développement

Arrivé en 2004, l’entrepreneur français Jérôme Constant a pris racine à Mendoza, où il a fondé Anna Bistrot en 2006. Il insiste sur le chemin parcouru, en reconnaissant «la diversification de l’offre gastronomique, durant ces vingt dernières années». «De même, l’œnotourisme n’existait pas et s’est développé en très peu de temps», se réjouit cet amateur de vin, qui conserve de belles bouteilles argentines en sous-sol de son établissement. Passé de 90 litres par an et par personne à la fin des années 1980 à moins de 16 litres en 2025, l’Argentine a appris à boire mieux, mais n’échappe pas aux grandes tendances mondiales de la consommation. Mendoza entend répondre à ce défi par la pédagogie. Dans le centre-ville, dégustations, masterclasses et cours de l’École argentine des sommeliers (EAS) se multiplient. En marge de la Vendimia, conférences et ateliers autour des cépages et terroirs complètent l’offre. Boire moins, comprendre davantage : une révolution tranquille qui fait son chemin.

Pour finir cette épopée dans la Mecque du vin argentin, quoi de mieux qu’une étape chez les Zuccardi, l’une des familles incontournables de la viticulture nationale ? C’est dans la propriété historique de Santa Julia, à l’est de la ville, aux portes de l’immensité des pampas, que nous reçoit José Alberto Zuccardi. Deuxième génération de viticulteurs, l’homme a fait grandir l’affaire familiale avant d’en passer les clés à ses enfants : Sebastián au chai, Julia à l’hôtellerie, Miguel à l’huile d’olive. Trois versions d’une même ambition : transformer Santa Julia en une étape incontournable. Un nouveau chai, aux airs de centre d’interprétation, est en projet. Une sorte de musée vivant dédié à une viticulture ancienne et enracinée, qui a su, en deux décennies à peine, apprendre à faire de l’excellent vin, à le vendre, et à en faire un art de vivre.

Trois fois de suite sacré meilleur domaine viticole du monde, avec sa bodega Piedra Infinita, inaugurée en 2016 dans la vallée d’Uco, par le classement World’s Best Vineyards, José Alberto Zuccardi mesure l’importance de rendre à César ce qui lui appartient. «C’est important pour nous de recevoir les visiteurs dans cette région de l’est de Mendoza, là où tout a commencé. L’est de Mendoza est moins touristique que la vallée d’Uco, mais nous souhaitons y attirer le public, afin qu’il connaisse tout l’éventail de notre viticulture», confie-t-il, le regard tourné vers les rangées de malbec qui s’étirent en direction du Río Mendoza. Une vision qui résume bien l’état d’esprit d’une région tout entière : fière de son passé, déterminée à écrire son futur — verre après verre, vendange après vendange.

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