Du cépage au terroir : en Argentine, comment la viticulture s’affranchit du malbec pour gagner en qualité
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Par Fabien Palem, Buenos Aires, Le Figaro Vin, le 26 mai 2026.
Rencontré dans un bar du quartier de Palermo, à Buenos Aires, Antonio Morescalchi fait tourner son fond de malbec dans le verre. Sur un fond de jazz, l’Italien déroule son propos en une succession de scènes, comme un scénario de cinéma. «Le vin argentin est comme une image. Il y a quelques années, c’était encore un plan flou, mais il s’est rapidement défini et il continue de se définir de jour en jour», résume le fondateur d’Alto Las Hormigas, l’un des domaines pionniers de la viticulture de terroir à Mendoza.
Pendant des décennies, le vin argentin s’est construit sur un axe clair : le malbec. Un cépage à la peau épaisse, des reflets violacés caractéristiques dans le verre, une promesse tenue à l’export. Mais cette lisibilité n’a pas empêché les esprits les plus innovants de repousser leurs limites, pour éviter de tomber dans le panneau de l’uniformisation. De la «commoditisation», comme on dit ici, en référence aux matières premières d’exportation, telles que le soja. La filière, consciente du chemin parcouru, cherche désormais à affiner la mise au point. C’est à partir des années 1980, puis surtout dans les années 1990, que le malbec s’impose comme un étendard national. «L’émergence du malbec est le fruit de la reconversion vitivinicole des années 1980, qui a signifié le virage vers les vins de qualité. C’est à ce moment que l’Europe commence à se battre pour les appellations d’origine. L’Argentine, et surtout Mendoza, désigne alors le malbec comme son cépage emblématique», rappelle Adolfo Omar Cueto, professeur émérite de l’Universidad Nacional de Cuyo.
«La vigne a toujours accompagné la construction du pays»
Au-delà du succès, désormais connu de tous les amateurs de vin, il y a des signes qui ne trompent pas. Si, au milieu des années 1990, les raisins se vendaient encore par cépage, la chose est bien différente. «Le malbec avait un prix, le merlot ou la criolla, un autre, note Antonio Morescalchi. Depuis une dizaine d’années, c’est la région de la récolte qui fixe le prix, et ce sont Gualtallary et Altamira les plus cotisés.» Ce glissement du cépage vers l’origine se trouve au cœur de la mutation en cours et répond à une logique simple : se distinguer d’un modèle de masse. Celui, entend-on murmurer, à Mendoza, du voisin chilien ou de la lointaine Australie. Une manière de faire honneur à l’histoire de ce pays, où les premières vignes furent plantées à Córdoba, au centre de la carte, par les jésuites, pour ensuite s’étendre un peu partout sur l’énorme territoire argentin. «Depuis la fondation même des villes du Río de la Plata, la vigne a toujours accompagné la construction du pays, résume Cueto. La viticulture a trouvé, surtout dans la région andine, le climat le plus adapté à la production de vin de qualité, en particulier dans les régions de Cuyo, Mendoza, San Juan et une partie de La Rioja.»
En dépit d’une baisse de la consommation, la viticulture argentine ne se repose pas sur ses lauriers, et cherche à se diversifier, par tous les moyens, en plantant divers cépages et en explorant des terroirs nouveaux. Au-delà de Mendoza, qui concentre 80 % de la production, pas moins de vingt provinces sur vingt-quatre ont aujourd’hui de la vigne. Une manière de renouer avec une histoire vitivinicole bien plus vaste que la seule Cordillère des Andes.
Le malbec argentin est connu de par le monde, mais maintenant il faut que l’Argentine fasse parler d’elle pour la diversité de ses produits, y compris nos excellents vins blancs.
Karim Mussi, vigneron en Argentine
Parler de Mendoza n’est plus suffisant. Il faut accoler au nom de la région une zone plus précise. Karim Mussi, pionnier de l’appellation La Consulta, incarne cette transition depuis le tournant des années 2000. En 2002 et 2003, l’Institut national de la viticulture argentine (INV) lui demande de démontrer l’existence d’une tradition de terroir sur ce secteur, situé au sud de la ville de Mendoza — travail qu’il mènera à bien, complété par Alberto Arizu (Luigi Bosca) en 2006. Tombé dans la marmite étant petit, ce vigneron très engagé pour la filière défend ses convictions sur le terrain comme dans les foires, avec un enthousiasme qui lui fait parfois croire que les terroirs résisteront à la tendance à la concentration du marché argentin. «Si tu aimes un terroir, construis-y ton chai et produis-y ton vin», plaide-t-il. Et d’ajouter : «Le malbec argentin est connu de par le monde, mais maintenant il faut que l’Argentine fasse parler d’elle pour la diversité de ses produits, y compris nos excellents vins blancs.»
De son côté, Carlos Tizio, président de l’INV, confirme que le nombre d’indications géographiques tend à augmenter, en réponse directe à la montée en gamme. Le pays compte aujourd’hui 119 indications géographiques et deux appellations d’origine contrôlée. En 2025, 10 % des vins exportés relevaient d’une indication géographique. «Ce travail permet de révéler le potentiel de chacune des localités, des terroirs, précisément car le vin n’est pas un commodity», souligne Tizio. Parmi les facteurs de fort impact, l’altitude fait l’objet d’études poussées de l’Instituto Nacional de Tecnología Agropecuaria (INTA) sur l’impact du malbec planté à 500, 1000 et 1500 mètres voire davantage, comme au niveau de San Pablo, un terroir qui abrite les vignobles haut de gamme de nombreux domaines.
Ce virage qualitatif doit beaucoup aux capitaux étrangers arrivés dans les années 1990, porteurs d’une exigence nouvelle sur la qualité et la traçabilité. Adolfo Omar Cueto y voit la répétition d’un cycle historique : «À chaque fois, ce sont des gens venus d’ailleurs qui ont vu la richesse et le potentiel qui existent ici et ont tout fait pour le révéler — le Français Marcel Aimé Pouget en implantant les cépages français, l’Italien César Cipolletti en révolutionnant le système d’irrigation.» Et de conclure : «Les vignerons ont pris conscience de la nécessité de transformer la manière de produire, et la société a suivi.» Pour Tizio, «il nous faut encore gagner en consistance et en constance pour renforcer notre réputation. Quant à Mussi, il voit dans l’œnotourisme une manière efficace d’imposer les noms de terroirs dans les esprits. «Aujourd’hui, on me dit : je vais en vacances à La Consulta», sourit le vigneron. Le malbec a mis l’Argentine sur la carte. Ce sont désormais les terroirs qui devront l’y maintenir.